Elle s'appelle Henriette et a soixante et onze ans. Elle préfère qu'on dise qu'elle a acquis de la sagesse grâce à ses expériences de la vie. Autrement dit, elle est vieille. Elle est là, assise sur son gros fauteuil moelleux qui a déjà à sa place le renfoncement caractéristique des canapés qui doivent supporter des masses conséquentes durant plusieurs heures d'affilés. En d'autres mots, elle est grosse. Ca ne sert à rien d'employer des euphémismes, elle le sait : elle est vieille, moche, grosse, ridée. Elle regarde son mari, dehors. Il s'appelle Georges, n'a que deux ans de plus. Il est dehors, et, comme chaque jour, il fait son jardin. Il est accroupi, apparemment en train d'arracher une mauvaise herbe poussant au milieu de ses hortensias. On voit son cul. Henriette sourit. Amèrement. Elle se rappelle, lorsqu'ils étaient jeunes et qu'ils s'aimaient. Quand ils devaient se voir, elle mettait sa plus belle des robes, se coiffait, se parfumait, et passait du temps à se préparer, ne laissant aucun détail au hasard. Et puis, ils se voyaient, lui aussi, était parfait, dans son costume à trois pièces, ils allaient au bal, riaient, dansaient, s'aimaient.
Et maintenant, ils étaient mariés depuis cinquante ans. Peut-être plus. Avec le temps, on s'en fout. Ils ne dormaient même plus dans le même lit. Georges ronfle trop. Henriette se réveille toutes les cinq minutes et en plus respire trop fort. Le matin, ils déjeunent, ensembles. Enfin, plutôt face à face. Puis, chaque jour se ressemble. Jardinage pour lui. Cuisine, tricot, et surtout, le rendez-vous immanquable : Les feux de l'amour.
Ouais, c'est triste.
Quand les enfants viennent, on parle des voisins. De la douleur. Henriette voit de moins en moins. Georges a mal partout : le cou, le dos, les articulations, les pieds, la tête. L'une de leurs rares sorties, c'est le médecin. Depuis que le leur a pris sa retraite, c'est un jeune.
Les médecins c'est plus ce que c'était.
Les jeunes non plus.
Quand les enfants viennent, on parle aussi de la guerre d'Algérie.
A force de les entendre se plaindre, les enfants veulent plus venir les voir. Henriette et Georges croient qu'ils sont débordés, et puis, trente kilomètres, c'est pas rien.
La vérité, c'est qu'une fois par an, tout le monde prend son courage à deux mains, même trois, on oblige les gosses à rester sages - ou sinon, pas de sucette en rentrant, et on y reste, une heure trente. Dont une heure de longs silences, interminables, amplifiés par le tictac de la pendule.
Le reste du temps, rien.
La routine. Henriette regrette ce temps où elle et son amour se retrouvaient dans la paille, se regardait, timides, se touchaient et faisaient l'amour. Le plus tendre des gestes que Georges a eu depuis... Très longtemps, c'était de lui frôlait la cuisse - accidentellement. Elle s'était surprise à avoir des frissons dans tout le dos. Puis elle a regardait Georges - il réparait une fuite - et on voyait sa raie.
Assise, elle se dit que sa vie est finie. Elle ne vivra plus de bons moments, elle est seule. Elle se dit qu'elle peut toujours s'imaginait une vie, mais à cet âge, on est bien trop sage.
Alors elle pense, se souvient, repense, se rappelle - mais plus très bien- et ressasse.